Quand ma fille m’a vue dans cette robe, elle est restée silencieuse avant de demander : « Maman, tu vas vraiment sortir comme ça ? » Deux jours plus tard, elle a pleuré.
Je m’appelle Françoise, j’ai 66 ans et je vis à Angers.
Pendant presque toute ma vie, j’ai acheté mes vêtements de la même façon : d’abord le prix, ensuite le côté pratique, puis la durée.
Est-ce que ça me plaisait vraiment ?
Cette question venait toujours en dernier.
Quand mes enfants étaient petits, ça me semblait normal. Avec mon mari, Michel, il fallait payer le crédit de la maison, les fournitures scolaires, les chaussures, les réparations de voiture et toutes ces dépenses qui arrivaient toujours au mauvais moment.
Nous n’étions pas pauvres.
Nous faisions simplement attention.
Michel pouvait garder le même manteau pendant quinze ans et dire avec beaucoup de sérieux :
« Pourquoi en acheter un autre ? Celui-ci ferme encore très bien. »
J’étais pareille.
Michel est mort il y a cinq ans.
À ce moment-là, les enfants étaient partis depuis longtemps et nos grosses dépenses étaient derrière nous.
J’aurais pu commencer à me faire un peu plus plaisir.
Je ne l’ai pas fait.
Au contraire.
Je me suis mise à dépenser encore moins pour moi.
Mon armoire s’est remplie de pantalons foncés, de chemisiers simples et de gilets que je portais depuis tellement longtemps que ma fille Claire pouvait les reconnaître les yeux fermés.
Mon amie Sylvie se moquait souvent de moi.
Un jour, elle m’a dit :
« Françoise, si je te vois un jour en rouge, je vais vérifier qu’on est bien le bon jour. »
J’ai ri.
Mais elle n’avait pas complètement tort.
Depuis la mort de Michel, je n’avais plus envie qu’on me remarque.
J’avais pris du poids.
J’avais du ventre.
Mes bras étaient plus mous.
Mes cheveux étaient devenus plus fins.
Sur les photos de famille, je trouvais toujours une excuse pour me mettre derrière quelqu’un.
Je disais que je voulais laisser les petits-enfants devant.
La vérité, c’est que je n’aimais plus trop me voir.
Un samedi, je suis allée en ville avec Sylvie. Elle cherchait une paire de chaussures.
Nous sommes entrées dans une petite boutique de vêtements.
Sylvie a sorti une robe d’un portant.
Elle était vert pétrole, avec de petites fleurs. Féminine, mais pas voyante.
« Essaie-la. »
J’ai refusé tout de suite.
« Ce n’est pas pour moi. »
« Comment tu peux savoir ? »
Je le savais très bien.
Ou plutôt, je croyais le savoir.
Dans ma tête, cette robe était faite pour une femme avec une autre silhouette.
Sylvie me l’a mise dans les mains.
Je suis entrée dans la cabine surtout pour lui prouver qu’elle avait tort.
Mais devant le miroir, je me suis arrêtée.
La robe ne cachait pas mon ventre.
Elle n’effaçait pas mes rides.
Mes bras étaient toujours ceux d’une femme de 66 ans.
Et pourtant, je me plaisais.
Ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé.
Je ne paraissais pas plus jeune.
Je ne paraissais pas différente.
J’avais simplement l’air d’une femme qui avait choisi quelque chose parce que ça lui faisait plaisir.
Je me suis tournée légèrement devant le miroir.
Puis encore une fois.
De l’autre côté du rideau, Sylvie a demandé :
« Alors ? »
« Tais-toi. »
Je l’ai entendue rire.
Puis j’ai regardé l’étiquette.
La robe coûtait bien plus cher que ce que je dépensais d’habitude.
Je l’ai retirée immédiatement.
Quand je suis sortie, je l’ai remise sur le portant.
Sylvie n’a pas insisté.
Elle m’a simplement demandé :
« Tu ne peux pas te la payer, ou tu trouves juste que tu ne dois pas dépenser cette somme pour toi ? »
Je me suis vexée.
Parce que je connaissais la réponse.
Je pouvais me la payer.
Pas tous les jours, évidemment.
Mais je pouvais.
Le vrai problème, c’est que pendant plus de quarante ans, j’avais pris l’habitude de passer après tout le monde.
Après les enfants.
Après la maison.
Après Michel.
Après les petits-enfants.
Moi, je pouvais toujours attendre.
Je suis retournée dans la cabine.
Dix minutes plus tard, je suis sortie de la boutique avec la robe dans un sac.
Cet après-midi-là, Claire est passée chez moi.
Elle a 41 ans, sa propre famille, et elle continue pourtant à ouvrir mon frigo dès qu’elle arrive.
Elle a vu le sac.
« Tu as acheté quoi ? »
J’ai sorti la robe.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’attendais sûrement qu’elle me dise qu’elle était jolie.
Claire l’a regardée quelques secondes.
Puis elle a dit :
« Maman, tu vas vraiment la porter ? »
J’ai senti quelque chose se serrer en moi.
« Pourquoi ? »
« Non, rien. C’est juste que… ce n’est pas du tout ce que tu mets d’habitude. »
Elle a ajouté que c’était plus voyant, et que je risquais de ne pas me sentir à l’aise dedans.
Elle ne voulait pas être méchante.
Mais moi, j’ai entendu une phrase qu’elle n’avait jamais prononcée :
Tu es trop vieille pour ça.
Le soir même, j’ai soigneusement replié la robe.
J’ai glissé le ticket dans le sac.
Je comptais la rapporter.
Deux jours plus tard, Claire est revenue.
Le sac était déjà près de la porte.
Elle l’a tout de suite remarqué.
« Tu vas la rendre ? »
Je n’ai pas répondu.
« C’est à cause de ce que j’ai dit ? »
« Ce n’est pas mon style. »
Claire m’a regardée un moment.
Puis elle a dit :
« Mets-la une dernière fois. »
« Pourquoi ? »
« S’il te plaît. »
Je suis allée me changer.
Quand je suis revenue dans le salon, Claire m’a regardée.
Et elle s’est mise à pleurer.
Je suis restée plantée là.
« Mais qu’est-ce qu’il y a ? »
Elle s’est essuyé les yeux.
« J’ai dit n’importe quoi l’autre jour. »
Puis elle s’est assise.
« Quand je t’ai vue avec cette robe, je n’ai pas pensé qu’elle ne t’allait pas. »
Elle a baissé les yeux.
« C’est juste que depuis que papa est mort, je te vois toujours dans les mêmes vêtements. Tu n’achètes jamais rien pour toi. Quand on te demande ce que tu veux pour ton anniversaire, tu dis toujours que tu n’as besoin de rien. Et sur les photos, tu te mets derrière. »
Elle a marqué une pause.
« Je crois que je me suis habituée à te voir essayer de prendre le moins de place possible. »
Cette phrase m’a fait plus mal que tout le reste.
Puis Claire m’a regardée à nouveau.
« Et là, avec cette robe, j’ai eu l’impression de te revoir. Toi. Pas seulement ma mère. Pas seulement la grand-mère des enfants. Pas seulement la veuve de papa. »
Elle a recommencé à pleurer.
« Je crois que j’avais oublié que tu étais aussi Françoise. »
Alors j’ai pleuré moi aussi.
Pas à cause de la robe.
Parce que j’ai compris qu’en réalité, personne ne m’avait demandé de disparaître.
Je l’avais fait toute seule, petit à petit.
Je n’ai pas rendu la robe.
La semaine suivante, je l’ai portée pour aller dîner avec Sylvie.
Puis je me suis acheté une paire de sandales simples.
Je n’ai pas changé toute ma garde-robe.
Je regarde toujours les soldes.
Je compare toujours les prix.
Et si un vieux gilet est encore bon, je continue à le porter.
J’ai seulement changé l’ordre de mes questions.
Avant, je me demandais toujours :
« Est-ce que j’en ai vraiment besoin ? »
Aujourd’hui, de temps en temps, je commence par :
« Est-ce que ça me plaît vraiment ? »
Je suis mère.
Je suis grand-mère.
Je suis la veuve de Michel.
Tout cela fait partie de moi.
Mais je suis aussi Françoise.
Et il m’a fallu 66 ans pour comprendre que vieillir ne veut pas dire devenir peu à peu le décor de la vie des gens qu’on aime.
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